Mon arbre pour un parfum !

Mwiri Wangu”, “Mon Arbre” en comorien. C’est le nom de baptême d’un projet porté par deux parents, Initiative Développement (ID) et Dahari. Deux ONG, la première française, l’autre comorienne, réunies pour protéger les arbres de l’île d’Anjouan en accompagnant les distillateurs d’ylang-ylang.

L’archipel des Comores est considéré comme un des « hot-spot » de la biodiversité mondiale. Pourtant, en raison d’un taux de croissance important de la population, les ressources naturelles sont soumises à de fortes pressions. En plus d’une situation économique fragile, le pays doit faire face à de gros problèmes environnementaux (déforestation, assèchement des rivières, érosion et baisse de la fertilité des sols). 80% de la forêt naturelle a disparu en 20 ans (entre 1994 et 2015) avec en moyenne une perte de 400 ha de forêt par an, c’est le taux de déforestation le plus élevé au monde selon la FAO (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture).

L’huile essentielle d’ylang-ylang représente aujourd’hui 15 à 20% des recettes d’exportations de biens de l’Union des Comores. Son parfum, qui embaume les campagnes comoriennes, est très prisé par l’industrie cosmétique internationale et plus spécifiquement française. Les Comores en sont le premier exportateur au monde. Les acteurs de l’amont de la filière (distillateurs, cueilleuses et producteurs-productrices de fleurs) représentent à Anjouan ou Mohéli, environ 10% de la population active. L’ylang-ylang y représente donc une filière stratégique. Cependant, alors même que cette filière de rente constitue une manne économique pour le développement des Comores, elle n’en représente pas moins un danger pour son environnement.

En Union des Comores, environ 90% de la production d’huiles essentielles d’ylang-ylang est réalisée sur des alambics artisanaux fonctionnant au bois. La distillation contribue à hauteur de 10 à 15% du déboisement. La production de 3kg d’huile essentielle d’ylang-ylang sur un foyer traditionnel nécessite la consommation d’une tonne de bois. Ce constat a poussé ID à œuvrer pour l’efficacité énergétique de la filière ylang-ylang. Son projet, lancé en 2013, consiste à renforcer la filière et à la rendre plus durable, notamment via la mise à disposition d’équipement d’efficacité énergétique (foyer de distillation amélioré).

Produire du bois-énergie

La technologie « Unités de distillation à foyer économe » (Udafe) développée par ID a fait ses preuves : elle permet de réaliser une économie de bois entre 50% et 70%. Mais réduire la consommation de bois des distillateurs, ne suffisait pas. Le projet entend non seulement contribuer à la baisse de la consommation, mais également à l’augmentation de la production de bois-énergie. C’est pourquoi, pour la seconde phase (2016-2019) du projet, ID a initié un partenariat avec Dahari pour mettre en œuvre un volet d’activités visant le renouvellement de la ressource en bois via des actions de reboisement et la diffusion de pratiques durables de gestion de la ressource.

Germination des filaos. Cet arbre était beaucoup utilisé en distillation à Jimilimé, avant de se raréfier, car il brûle fort et permet d’utiliser moins de bois.

L’expertise de Dahari est reconnue dans les actions globales de développement durable et plus spécifiquement pour la gestion des ressources naturelles terrestres et le développement rural. L’ONG accompagne les communautés locales dans la mise en place de systèmes participatifs de gestion durable des ressources naturelles-clés : l’eau, le sol, la forêt. Une action qui passe par des plans d’aménagement des bassins versants, l’appui aux comités de gestion de l’eau, la création de pépinières communautaires et bien sûr… la plantation d’arbres, au travers du principe de « planteurs volontaires ».

De ces deux acteurs combinés a donc germé un nouveau volet du projet d’accompagnement de la filière ylang-ylang, Mwiri Wangu, qui a pour objectif de mettre en place des campagnes de reboisement afin de satisfaire la demande en bois, de lutter contre l’érosion et fertiliser les sols appauvris. Il est financé par l’Agence française pour le développement (AFD), le Fonds français pour l’environnement mondial (FFEM), la Commission océan Indien (COI) et le Natural Resources Stewardship Circle (NRSC). L’approche était nouvelle pour Dahari. Il s’agissait d’orienter le reboisement vers la production de bois-énergie, ceci pour parvenir à terme à une filière de distillation de l’ylang-ylang auto-alimentée en bois.

Jimilimé, un village aux conditions climatiques peu favorables

Participants lors d’une réunion publique.

Les activités ont commencé début 2017. ID assure la maîtrise d’ouvrage et le portage administratif de ce projet. La maîtrise d’œuvre revient à Dahari. La première phase exploratoire, entre janvier et mai 2017, menée sur toute l’île d’Anjouan, a permis d’identifier la zone d’action. Type de bois, quantité, fréquence de coupe… De nombreux entretiens avec les distillateurs ont permis de dresser un portrait de la situation. C’est Jimilimé qui a été sélectionné, un village du nord de l’île situé dans une zone plutôt sèche comparée aux autres et davantage soumise aux vents, rendant le contexte pédoclimatique[1] moins favorable. « On s’est aperçu que dans ce village, les distillateurs s’approvisionnaient en bois presque exclusivement dans la zone juste autour des distilleries, sur les parcelles agricoles et les terrains abîmés, et non pas plus loin comme le font des distillateurs d’autres communautés », explique Chloé Curtet, chargée de mission agroforesterie à ID et Dahari.  Une situation qui simplifiait la mise en place de l’action et qui s’explique par le fait que les alambics sont situés loin de la route et que l’importation de bois venant d’autres zones représenterait de grosses difficultés en terme de transport.

Autre atout : les essences utilisées pour la distillation sont là-bas plus limitées qu’ailleurs, se concentrant sur l’eucalyptus et le manguier. Avant, le filao était aussi beaucoup utilisé, car il brûle fort et permet d’utiliser moins de bois. Mais la zone n’en contient presque plus. Et pour ne rien gâcher, les distillateurs du village se sont montrés particulièrement motivés ! Le but : « intégrer les espèces bois-énergie dans les logiques agricoles et dans le volet restauration des sols. Ça tombe bien, car ces arbres adaptés au bois-énergie sont justement des espèces dites pionnières, c’est-à-dire capables de prospérer dans des zones de “padza” (mauvaise terre) ». L’étude a aussi démontré qu’il n’existe pas de « vendeur » de bois, puisque les distillateurs achètent auprès de tout le monde.

L’équipe et les pépiniéristes de Jimilimé.

La phase opérationnelle a donc débuté en septembre 2017, d’abord par le recrutement de deux vulgarisateurs dans le village. Les embauches de deux animatrices techniques ont suivi en janvier. « Pour une première année, l’ambition n’était pas d’atteindre de gros volumes mais de faire les choses bien », raconte la chargée de mission. Le choix des essences s’est fait sur la base des discussions avec les distillateurs. Trois espèces ont été sélectionnées : cassia, acacia et filao. Bien que ces espèces soient reconnues comme envahissantes, nous avons pris le parti de les intégrer car elles sont capables de pousser sur des terrains dégradés, contrairement aux espèces indigènes. Une vigilance particulière sera appliquée à leur gestion pour éviter l’envahissement. Le lancement officiel des pépinières s’est fait le 10 octobre 2017. Dans le même temps, la mobilisation des planteurs a débuté, en appui avec un membre de l’équipe développement rural de Dahari.

Vingt planteurs mobilisés

L’équipe Mwiri Wangu appuie la plantation des arbres sur une parcelle d’Ongoni.

Mi-novembre, une réunion publique de présentation du projet s’est tenue dans le village. Pendant trois mois, tous les efforts ont été concentrés sur la mobilisation des villageois et sur la croissance des plants. Finalement, vingt agriculteurs et propriétaires, soit un panel large de personnes potentiellement vendeuses d’arbres, ont décidé de planter sur 21 parcelles situées à Jimilimé et Ongoni. L’action a donc dépassé le cercle des distillateurs, acteurs économiques majoritairement privilégiés à Anjouan, pour intégrer tout le monde. La plantation a eu lieu en mars 2018 pour 3760 plants.

La campagne a ensuite fait l’objet d’une évaluation collective. « Les personnes qui ont participé ont pu nous indiquer les points à améliorer », explique Chloé Curtet. Ce qui en est ressorti, c’est le nécessaire élargissement des essences. Pour la prochaine campagne, le choix des espèces est donc devenu participatif. La sélection pour la prochaine campagne a été présentée au mois de septembre 2018. Elle sera très étoffée : filao, acacia, albizia lebbeck, manguier, mandarinier, grevillea robusta, mais aussi des orangers amers qui permettront de réaliser des greffes et d’intégrer à l’avenir d’autres agrumes. En tout, 9700 plants sont prévus pour la campagne 2019.

2 000 plants ont été mis en pépinière pour la campagne 2017 de Jimilimé.

En parallèle, une autre campagne a débuté, celle du Gliricidia. Un arbre de taille moyenne parfois utilisé pour la distillation, qui peut servir à faire des haies, mais aussi pour le fourrage des animaux, l’amélioration de la fertilité des sols et l’ombrage des cultures. L’action, s’oriente donc également vers un embocagement des parcelles.

S’intégrer dans le village

La chargée de mission estime que le projet est en bonne voie : « Nous travaillons avec des pépiniéristes sérieux, compétents et demandeurs de conseils. Les gens qui ont travaillé avec nous semblent contents du suivi. Nous avons néanmoins rencontré des difficultés pour rencontrer les agriculteurs et fixer les rendez-vous. » Désormais, il s’agit de renforcer la mobilisation des acteurs déjà touchés et d’étendre le nombre d’acteurs impliqués et de parcelles reboisées. Dahari a déjà une grande expérience dans la mobilisation communautaire, mais cela nécessite d’importants efforts pour les nouveaux venus dans l’équipe et dans un village. L’une des animatrices techniques, Rachida André, témoigne : « Avant, nous avions du mal à rencontrer les personnes. Nos horaires au village ne correspondaient pas forcément à leurs horaires de disponibilité. Maintenant, nous dormons sur place, dans une famille d’accueil, ce qui nous permet d’être mieux intégrées dans le village, les gens viennent même parfois d’eux-mêmes à notre rencontre et nous pouvons expliquer notre action ».

L’autre problématique vient de la présence dans la zone d’autres acteurs de reboisement, qui n’ont pas forcément les mêmes méthodes, payant par exemple des gens pour planter, alors que le projet Mwiri Wangu est basé sur l’implication des propriétaires de parcelle eux-mêmes dans la plantation, pariant sur une plus grande chance de voir les plants protégés et durer dans le temps.

Au-delà du bois-énergie, Chloé Curtet explique « qu’intégrer l’arbre dans le paysage agricole est une façon d’intensifier la production et donc les revenus sur une parcelle. La situation foncière étant délicate (population croissante, territoire exigu), l’agroforesterie est l’une des voies d’amélioration. Une des difficultés principales est que les personnes ont du mal à se projeter. « Sauf qu’en ce qui concerne les arbres, c’est obligatoire. Il faut engager une réflexion sur l’aménagement de la parcelle et sur son évolution dans le temps afin de s’assurer d’une bonne gestion de celle-ci ». Pour cela, l’équipe démontre aux planteurs potentiels l’intérêt économique des arbres. « Dans 15 ans, un manguier rapportera pour son bois lorsqu’il sera coupé (ou taillé). Mais entre-temps, il offrira des revenus grâce à la vente des fruits, de l’ombrage pour le bétail et du bois pour la cuisine lors des tailles. Un arbre fournit une multitude de services dès sa plantation et jusqu’à ce qu’il soit coupé » A Jimilimé,  la dynamique de reboisement lancée va au-delà du bois-énergie.

[1]  Ensemble des caractères du climat local et des sols