Pourquoi la diversification des arbres en agroforesterie est-elle importante ?

Le cas de l’île d’Anjouan

L’agroforesterie pour répondre à un besoin urgent de restauration du paysage

L’île d’Anjouan connaît l’un des taux de déforestation les plus élevés au monde. Au cours des deux dernières décennies, 80 % de ses forêts naturelles ont disparu. Cette déforestation s’explique principalement par les pressions agricoles et l’extraction excessive de bois, déclenchant une « spirale négative » de la dégradation des ressources naturelles et de la pauvreté, mettant en danger les moyens de subsistance actuels et futurs. L’agroforesterie est recommandée comme étant une solution pour restaurer des paysages dégradés grâce à une agriculture durable. Cependant, ce sont le type d’espèces ainsi que les pratiques de gestion qui vont déterminer les différents avantages environnementaux et sociaux qui pourront être générés dans le paysage.
Des chercheurs de l’ICRAF se sont intéressés aux connaissances locales des petits agriculteurs autour de la forêt de Moya afin d’évaluer les opportunités et les contraintes pour le développement de pratiques agroforestières. Leurs résultats fournissent une base qui propose des « menus » d’options d’arbres et de pratiques, adaptés à différents agriculteurs dans différentes conditions socio-écologiques. Le travail a été financé dans le cadre du projet de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) « Élaboration d’une stratégie nationale d’agroforesterie pour les îles des Comores» et du projet du Darwin Initiative « Approche paysagère pour améliorer la biodiversité et la résilience des moyens de subsistance aux Comores », mis en œuvre avec l’ONG comorienne Dahari.

 

Misbahou Mohammed (Dahari) et Subira Bonhomme (consultant ICRAF) testent l’outil d’enquête participative sur la notation des arbres à Anteniju, Anjouan, Comores. Photo World Agroforestry Emilie Smith Dumont

 

Associer les connaissances locales et scientifiques dans la conception des options de restauration
L’équipe de projet a utilisé une approche de co-apprentissage qui s’appuie sur de multiples systèmes de connaissances et l’engagement des parties prenantes afin de concevoir des options agroforestières diverses et inclusives qui correspondent à différentes conditions à travers l’île. Cette démarche assure ainsi la mise à disposition continue d’une gamme de services écosystémiques. Comme l’explique Fergus Sinclair, leader de la science des systèmes à l’ICRAF, « Le co-apprentissage est important, non seulement parce qu’il garantit que les options soient adaptées au contexte local, mais aussi parce qu’il en confère une forte appropriation, ce qui semble nécessaire pour que les gens aient confiance en les adoptant ». L’étude des connaissances locales a révélé que l’ensemble des agriculteurs gérait activement les arbres sur leurs terres, avec des haie-vives d’espèces légumineuses exotiques en embocagement, pratique agroforestière la plus courante dans la forêt de Moya (pratiquée par près des ¾ des agriculteurs interrogés). La plantation sur les courbes de niveau était rare, même sur des pentes abruptes ou sur les zones tampons riveraines, ce qui suggère que des efforts supplémentaires devraient être consacrés à la promotion de pratiques appropriées pour ces niches de paysages spécifiques. Il a été observé une plus grande diversité d’arbres natifs dans les systèmes de culture du sous-étage forestier dans les hautes terres, bien que la tendance soit à une transition progressive vers des systèmes de culture de girofliers, que les agriculteurs ont reconnu comme étant une véritable menace sur la régulation de l’eau. Des informations détaillées ont été rassemblées sur une trentaine d’espèces couramment utilisées à travers le paysage, dont cinq endémiques. Ces informations ont ensuite été combinées avec des connaissances et techniques scientifiques pour développer des outils d’aide à la décision pour la promotion de l’agroforesterie dans l’archipel. « Anjouan est une île volcanique avec d’importantes variations topographiques et socio-écologiques. Il est important de promouvoir la diversité des essences et la gestion des arbres pour répondre aux différents contextes et besoins des agriculteurs », explique le Dr Emilie Smith Dumont, scientifique agroforestière du projet.

 

Pourquoi la diversité des arbres est-elle essentielle pour la restauration forestière à Anjouan ?

Lutter contre la crise de l’eau
La déforestation est connue pour avoir un très fort impact sur les fonctions des bassins versants. À Anjouan, la situation est catastrophique : 40 des 50 fleuves qui coulaient en permanence il y a 40 ans, sont maintenant devenus intermittents, causant de graves problèmes de pénurie d’eau. « La protection des arbres indigènes et la promotion d’une planification durable de l’utilisation des terres autour des eaux en amont et des sources sont essentielles pour restaurer les fonctions des bassins versants », explique Misbahou Mohamed, directeur technique de Dahari.
S’appuyant sur leurs expériences, les agriculteurs ont des connaissances détaillées sur la façon dont les différentes essences d’arbres affectent les cycles de l’eau et suggèrent un éventail d’espèces prioritaires adaptées pour le reboisement autour des eaux en amont et des sources.

Restaurer des habitats et protéger une biodiversité unique
L’île d’Anjouan fait partie du « point chaud » (ou hotspot) de biodiversité de Madagascar et de l’océan Indien. La perte de l’habitat forestier sur l’île menace plus de 30 espèces endémiques dépendantes des forêts, notamment la roussette de Livingstone (Pteropus livinstoni) qui est désormais en danger critique d’extinction. Plusieurs arbres indigènes et endémiques comme Ficus esperata, Nuxia pseudodentatata, Gyrostipula comoriensis et Ocotea comoriensis sont des sites de repos pour les chauves-souris frugivores. L’augmentation de ces espèces d’arbres dans des endroits appropriés est particulièrement importante pour la conservation de la biodiversité.

 

Diverses pratiques agroforestières autour de la forêt de Moya à Anjouan, Comores. Photo World Agroforestry Emilie Smith Dumont

 

Protéger et enrichir le sol
Sur les versants ou les rives abruptes, la protection du sol contre l’érosion et son enrichissement pour permettre une culture continue sont essentiels pour les agriculteurs afin de maintenir la production agricole. La structure des racines et des cimes détermine la capacité de différents arbres à ralentir le ruissellement et à maintenir le sol en place. La qualité de la litière végétale et la capacité de fixer l’azote déterminent, quant à elles, comment différentes espèces peuvent contribuer à la fertilité du sol.
En général, les agriculteurs ont préféré intégrer des espèces d’arbres qui produisent beaucoup de litière végétale qui se décompose rapidement, comme le Gliricidia sepium (espèce exotique), mais aussi une large gamme d’arbres indigènes comme Ficus Weinmannia comoriensis, C. gorungosanum et A. theiformis.
Toutefois, dans les « padzas », nom local pour définir les terres stériles fortement érodées, la réhabilitation exigera d’abord des espèces pionnières capables de restaurer la santé des sols.

Diversifier les revenus et répondre aux besoins de subsistance
Les agriculteurs s’intéressent aux arbres, notamment pour les opportunités économiques qui peuvent découler de la vente de produits comme les fruits, le bois et le fourrage. Les agriculteurs étaient particulièrement intéressés par les cultures d’arbres à grande valeur, comme l’ylanguier et le giroflier. Compte tenu des fluctuations historiques des prix à l’exportation et des flux du marché, il est essentiel de garantir aux agriculteurs la possibilité de planter et de récolter les bénéfices d’une diversité de cultures de rente afin de rendre les moyens de subsistance plus résilients. Cela peut inclure par exemple l’intégration de cultures tolérantes à l’ombre comme la vanille et le poivre, mais aussi une gamme d’arbres polyvalents pouvant fournir des fruits, du bois ainsi que d’autres services environnementaux.

Cultures, bétail et fourrage arboré
À Anjouan, où la pression démographique est particulièrement élevée et la gestion du bétail extensive, les agriculteurs dépendent de systèmes agricoles mixtes. Par exemple, pour la gestion de la fertilité des sols, les agriculteurs utilisent généralement le système de vache au piquet, qu’ils utilisent en rotation de parcelle en parcelle.
Les jachères et les pâturages ont disparu et les agriculteurs consacrent désormais une énorme quantité de temps et de ressources (en moyenne 3h30 par jour) à couper et transporter du fourrage. Au delà du Gliricidia et du Sandragon (Pterocarpus indica), introduits il y a plusieurs dizaines d’années et largement adoptés pour l’embocagement, nous avons constaté que les agriculteurs appréciaient également d’autres espèces natives comme le Ficus lutea qui fournissent un bon approvisionnement en fourrage nutritif pendant la saison sèche lorsque le fourrage d’autres sources se fait rare.

Aller de l’avant : éliminer les obstacles à l’expansion de l’agroforesterie
Les outils d’aide à la sélection et à la gestion des arbres ont été testés et la formation sera étendue aux différents sites d’intervention de Dahari à Anjouan dans les prochains mois. Les conseillers ruraux et environnementaux ainsi que les groupes d’agriculteurs seront aidés à mieux adapter les options agroforestières et les programmes de plantation d’arbres à leurs propres besoins. Les résultats des recherches de l’ICRAF et de Dahari, associés à une formation sur la multiplication des espèces indigènes, ont contribué de manière significative à combler les principales lacunes dans les connaissances techniques.
Toutefois, plusieurs obstacles importants pourraient ralentir l’adoption des pratiques agroforestières à travers les îles de l’archipel des Comores. Selon Mamou Oulda Abdallah, Coordinatrice nationale du projet du Ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Environnement, « il existe d’importants obstacles juridiques à surmonter pour promouvoir l’agroforesterie aux Comores. Cela inclut la révision de textes qui ne sont pas à jour en termes de régime foncier, de code forestier, d’héritage, d’enregistrement foncier et de gestion des conflits, ainsi que la clarification des aspects de la législation pluraliste entre les lois coutumières, islamiques et nationales. L’amélioration des chaînes de valeur des cultures arboricoles, l’appui technique à la diversification des pratiques agricoles, la coordination renforcée et l’intégration intersectorielle entre l’agriculture, l’environnement, le développement rural et les entreprises doivent également être pris en compte ».
Des interventions sont nécessaires afin de créer un environnement favorable dans d’autres domaines qui nécessitent une attention particulière comme l’amélioration des chaînes de valeur des cultures arboricoles, le soutien technique pour la diversification des pratiques agricoles et une coordination et une intégration intersectorielles plus solides entre l’agriculture, l’environnement, le développement rural et les initiatives commerciales.
Les outils et manuels élaborés seront lancés lors d’un atelier de restauration du paysage forestier qui se tiendra à Moroni en début d’année 2020, organisé en partenariat avec le Ministère. Comme l’explique Hugh Doulton, conseiller stratégique et fondateur de Dahari « cet événement vise à donner le coup d’envoi pour l’adoption et la diffusion de pratiques agroforestières adaptées au contexte des Comores, afin de développer des paysages résilients et multifonctionnels, pour les personnes et l’environnement ».

 

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Remerciements: ce blog et les recherches auxquelles il fait référence ont été financés dans le cadre du projet de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) « Élaboration d’une stratégie nationale d’agroforesterie pour les îles Comores » et du projet de l’Initiative Darwin « Approche paysagère pour améliorer la biodiversité et résilience des moyens de subsistance aux Comores » et fait partie du Programme de recherche du CGIAR sur les forêts, les arbres et l’agroforesterie (ALE).

Read the English version here: http://bit.ly/2Rx5ALe

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